Une phrase que l’on prononce sans y penser
La journée s’achève. Les écrans se ferment les uns après les autres. Le silence revient, mais il ne ressemble pas à un espace disponible. Une pensée s’impose, presque automatique : je n’ai pas eu le temps d’écrire. Elle ne surprend plus. Elle s’installe comme un constat neutre, presque objectif. À force de se répéter que l’on manque de temps pour écrire, cette affirmation cesse d’être interrogée. Elle devient une évidence admise. L’écriture se retrouve reléguée au rang d’activité secondaire, reportée à un futur indéterminé où les conditions seraient enfin réunies. Or cette phrase apparemment anodine révèle autre chose qu’un agenda saturé. Elle signale souvent un désengagement plus discret.
On peut appeler désengagement intérieur ce moment progressif où l’individu cesse d’examiner ses propres décisions et laisse l’inertie quotidienne organiser son rapport au temps. Il ne s’agit pas d’un abandon spectaculaire, mais d’un glissement silencieux.
Une vie qui n’est pas pensée devient une vie subie. L’écriture ne retire rien au réel ; elle rétablit un point d’appui en son sein.
Pourquoi manque-t-on réellement de temps pour écrire ?
Émotions et réaction permanente
Lorsque les expériences ne sont pas mises en mots, elles demeurent à l’état brut. Les émotions gouvernent alors la perception sans médiation. Elles dictent des priorités immédiates, souvent au détriment d’une vision réfléchie de soi. Ce que nous appelons ici réaction permanente désigne ce régime d’existence dans lequel l’individu ne fait que répondre aux sollicitations extérieures, sans distance critique. L’écriture introduit précisément cette distance. Elle suspend l’impulsion. Elle ralentit le flux. Ce qui semblait confus devient observable. L’émotion ne disparaît pas, mais elle cesse de régner sans examen. Ce mécanisme est décisif : sans écriture, la conscience n’organise plus l’expérience ; elle la subit.
Observer ses décisions pour sortir de l’automatisme
Dans Hey, Nostradamus!, Douglas Coupland écrit : « Nous sommes le résultat de la succession de nos décisions. »
La formule ne renvoie pas à une morale volontariste. Elle rappelle que l’existence se construit dans l’ordinaire. Si ces décisions ne sont jamais examinées, elles forment une trajectoire implicite. L’écriture crée une rupture dans ce continuum. Elle transforme une suite d’actes en objet de réflexion. Dès lors, la question du temps se déplace : il ne s’agit plus seulement d’heures disponibles, mais de priorités révélées.
Ce que l’on n’écrit pas finit par nous écrire.
Autrement dit, l’absence de formulation laisse s’installer une narration silencieuse, façonnée par l’urgence et les contraintes.
Écrans, priorités et inversion silencieuse
Une vie fragmentée par les sollicitations numériques
Dans Écriture : mémoires d’un métier, Stephen King observe que plusieurs heures quotidiennes devant la télévision représentent, à l’échelle d’une année, l’équivalent d’un mi-temps complet.
Depuis la publication de ce constat, le temps d’écran s’est encore accru. Il ne s’agit pas de condamner le divertissement, mais il convient d’examiner ce qu’il révèle. Le manque de temps pour écrire n’est pas toujours une absence objective de créneaux. Il correspond souvent à une hiérarchisation implicite des priorités. Ce mécanisme conduit à une inversion silencieuse : ce qui nourrit intérieurement passe après ce qui capte l’attention. En conséquence, l’écriture est perçue comme un effort supplémentaire, alors qu’elle pourrait constituer un rééquilibrage.
Lire pour préparer l’écriture
Stephen King formule également : « Si vous n’avez pas le temps de lire, vous n’avez pas le temps (ni les outils) d’écrire. »
La lecture prépare l’écriture. Elle élargit le champ lexical, affine la perception des structures narratives, densifie la pensée. Lorsque la lecture disparaît au profit d’une consommation fragmentée d’informations, la capacité d’écriture s’en trouve fragilisée. Le problème n’est plus seulement temporel ; il devient cognitif. Autrement dit, le manque de disponibilité mentale précède souvent le manque de disponibilité horaire.
La narration comme stabilisation intérieure
Pourquoi l’écriture allège la charge mentale ?
On peut entendre par charge mentale l’ensemble des préoccupations non formulées qui sollicitent l’attention en continu. Elles ne sont ni classées ni circonscrites. Elles occupent l’esprit de manière diffuse. Paraphrasant Hannah Arendt, on pourrait dire que la vie devient difficilement supportable lorsqu’elle ne peut être racontée. Sans narration, les événements s’accumulent sans cohérence. Écrire transforme ce qui est vécu en matière pensable. Ce qui était subi devient formulable. Ce déplacement, même minime, modifie le rapport au réel. Ce mécanisme conduit à une stabilisation : l’individu ne se définit plus uniquement par ce qu’il traverse, mais par la manière dont il le comprend.
L’écriture prend-elle vraiment du temps ?
La représentation dominante associe l’écriture à un investissement important : calme, durée, disponibilité idéale. Or cette représentation constitue souvent l’obstacle principal. Attendre les conditions parfaites revient à différer indéfiniment. L’écriture ne surcharge pas le quotidien. Elle en modifie l’architecture. Fixer quelques phrases permet d’externaliser ce qui encombre. Le gain ne se mesure pas uniquement en minutes, mais en clarté.
Ce n’est donc pas la durée qui détermine l’impact, mais la régularité.
Abaisser le seuil : sortir du fantasme de la séance idéale
Tant que l’on imagine devoir produire un texte abouti, l’élan se brise. Le seuil semble trop élevé. Abaisser le seuil signifie accepter que l’écriture précède la maîtrise. On ne commence pas lorsque tout est en ordre ; on commence là où l’on se trouve. Trois minutes peuvent suffire. Ce seuil volontairement bas désamorce le prétexte de la fatigue et neutralise l’attente d’un moment parfait. Ce que nous appelons ici seuil d’accès à l’écriture désigne le niveau d’exigence minimal permettant le passage à l’acte. Plus ce seuil est élevé, plus l’écriture devient improbable. En abaissant ce seuil, on transforme la pratique d’écriture en habitude régulière plutôt qu’en performance occasionnelle. Ce mécanisme révèle que le problème n’était pas le temps disponible, mais la représentation que l’on se faisait de l’acte.
Synthèse : ce que révèle le manque de temps pour écrire
Le manque de temps pour écrire n’est pas seulement un problème d’agenda.
Il correspond à :
- une réaction permanente non examinée
- une hiérarchie implicite des priorités
- une charge mentale non formulée
- un seuil d’exigence trop élevé
- une absence de narration stabilisatrice
Autrement dit, il révèle un désengagement intérieur progressif.
Écrire ne supprime ni la fatigue ni la complexité du monde. Mais cela empêche la dissolution dans une succession d’événements non pensés.
Conclusion : un appel à lucidité
À la fin d’une journée ordinaire, il suffit parfois d’ouvrir un carnet et d’inscrire quelques lignes. Rien de spectaculaire. Une phrase qui nomme l’état présent. Une autre qui précise une décision. Une troisième qui interroge une priorité. Ce geste minime n’a rien d’héroïque. Pourtant, il marque un déplacement : on cesse d’être uniquement traversé ; on devient celui qui observe et formule.
Reste alors une question simple : si l’on affirme manquer de temps pour écrire, que disent réellement nos décisions quotidiennes de notre rapport à nous-mêmes ?
Un outil d’auto-positionnement peut permettre d’examiner cette architecture intérieure. Non pour se juger, mais pour clarifier. Le choix demeure discret : continuer à laisser l’inertie écrire l’histoire, ou reprendre la narration.
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Hannah Arendt disait que la vie est insupportable sans narration. Vous avez le choix : continuer à laisser l’inertie écrire vos journées, ou prendre ce stylo pendant 3 minutes aujourd’hui. Le reste vous appartient.
À votre tour de participer : Quelle est l’excuse n°1 qui vous empêche d’écrire cette semaine ? La fatigue ou le manque d’idée ? Dites-le-moi en commentaire, je vous donnerai une astuce pour la contourner. 👇

FAQ : Vos questions sur l’écriture et la gestion du temps
Je cours toute la journée, je n’ai vraiment pas le temps d’écrire. Comment faire ?
C’est le sentiment le plus partagé, mais c’est souvent le signe d’un « désengagement intérieur ». En réalité, ce n’est pas le temps qui manque, mais nos priorités qui se sont inversées : nous passons en moyenne 4h00 par jour devant des écrans. Si vous avez le temps pour une série, vous avez le temps d’écrire. L’écriture n’est pas un luxe, c’est un outil pour ne plus subir sa vie.
Je suis vidé(e) le soir, écrire me demanderait trop d’énergie…
C’est contre-intuitif, mais c’est l’inverse qui se produit. Les soucis non formulés et la charge mentale invisible sont « énergivores et chronophages ». En les couchant sur le papier, vous externalisez ce qui encombre votre cerveau et vous gagnez en efficacité. L’écriture n’ajoute pas une tâche à votre quotidien saturé, elle en « modifie l’architecture » pour l’alléger.
Je ne suis pas écrivain, je ne sais pas bien rédiger. Est-ce pour moi ?
Absolument. Il faut « abaisser le seuil » d’exigence. L’objectif n’est pas de faire de la littérature ni de produire un texte maîtrisé, mais de commencer là où vous êtes, dans le chaos du réel. Acceptez que l’écriture débute avant toute construction littéraire ; elle sert avant tout à transformer ce qui est vécu en quelque chose de « pensable ».
Faut-il attendre d’être au calme pour s’y mettre ?
C’est un piège courant. On imagine souvent qu’il faut des « conditions idéales » et une grande disponibilité d’esprit pour écrire. Or, attendre le moment parfait est la meilleure façon de ne jamais commencer. L’écriture n’attend pas le temps libre, « elle exige qu’on le prenne », même au milieu du « brutalisme de l’existence ».
Est-ce que c’est juste un journal intime pour se plaindre ?
Pas seulement. Si raconter sa vie peut servir de défouloir pour évacuer un trop-plein, l’écriture visée ici va plus loin. Elle permet un « pas de côté » pour sortir de la réaction émotionnelle permanente et repositionner son estime de soi, Elle transforme le vécu en une narration intelligible qui permet de reprendre le contrôle.
Par où commencer concrètement si je veux m’y mettre ?
La méthode est simple : visez 3 minutes. C’est un seuil volontairement bas qui permet de « court-circuiter le fantasme de la séance idéale ». Ne cherchez pas à écrire longtemps ou bien. Écrivez simplement à heure fixe pour désamorcer l’excuse de la fatigue et reprendre votre place dans votre propre existence.

Article original de (c) Frédéric Barbas, tous droits réservés
Recherche documentaire, infographie et vidéo réalisées en collaboration avec des IA,



