Deuxième partie
Circonscrire le pitch et la bande-annonce à leur seule fonction nous priverait d’une analyse pourtant riche d’enseignements. Les décortiquer afin d’en examiner chaque ressort est donc la raison d’être de cet article. En scrutant au plus près leur structure pour mieux en comprendre la logique interne, nous allons nous demander quelles passerelles il est possible de jeter entre eux. Et voir comment la pellicule décore si bien l’encrier. À nous les secrets de fabrication de l’un des meilleurs arguments de vente d’un livre…
Le décorticage
Mots et images de l’évidence
On pourrait penser qu’un pitch consiste uniquement en un résumé de l’histoire du livre proposé au lecteur. Quelques phrases bien tournées, et l’affaire est dans le sac ! De même, il semblerait naturel de ne voir dans une bande-annonce qu’une présentation visuelle condensant l’intrigue du film. Les mots et les images imposeraient leur évidence. Dans les deux cas, on n’aurait certes pas tort de considérer les choses ainsi, mais on se cantonnerait à une vision réductrice de ces deux outils de communication. Et l’on perdrait beaucoup à ne pas pousser plus avant l’étude de ce qui les rend si précieux.
La clé des vestiges
Comme dans la première partie de cet article, je vais m’appuyer sur le roman de Kazuo Ishiguro, Les vestiges du jour, et la bande-annonce de son adaptation cinématographique. En partant de cette dernière, nous allons nous intéresser à des étapes clés entrant dans l’élaboration d’une information précise et séduisante de l’œuvre dont on s’évertue à mettre les qualités en avant. Autant commencer par ce qui touche le cœur des gens…
Réussir son accroche émotionnelle
L’émotion en question
De quelle émotion parlons-nous ? En vérité, dès qu’il s’agit de rendre une scène intrigante, elles sont multiples. Le cinéma dispose en effet d’une infinité de propositions faites au téléspectateur pour lui faire ressentir quelque chose qui retienne son intérêt. Une bande-annonce bien faite ne soumet jamais une réplique ou une image au hasard. Celle de Les vestiges du jour débute par un point de vue énoncé par Stevens, le majordome (Stephen Hopkins) :
« Un homme ne peut se considérer satisfait tant qu’il n’a pas fait tout ce qu’il pouvait pour servir son employeur. »
Les mots transcendés
J’ai dit qu’il s’agissait d’un point de vue, mais le roman et le film nous montrent qu’en fait, cela tient lieu pour Stevens de règle de vie. Chacune de ses décisions, le moindre de ses gestes, sa manière de s’exprimer – toute sa personnalité est façonnée à partir de ce principe intangible. Et ceci, on le comprend en un plan de 4 ou 5 secondes où l’acteur, pénétré de son rôle, transcende les quelques mots de cette réplique afin qu’on saisisse immédiatement combien elle résonne au plus profond de son être.
Rendre le conflit visible
Je souligne à dessein l’aspect primordial que cela revêt pour le personnage interprété par Hopkins, car l’importance de cette ligne de conduite érigée en dogme sera questionnée par divers événements au cours du film – fidèle en cela au livre. C’est la base de son conflit intérieur, celui dont traite en grande partie le roman et qui s’articule au gré des éléments perturbateurs soigneusement mis en place dans la narration d’Ishiguro. Autant dire qu’il faut absolument que cela transparaisse dans un pitch d’une manière ou d’une autre.
Le pitch n’aime pas le hasard
La pertinence de l’angle
Imprimer tout cela dans l’esprit du lecteur sans le support de l’image est un des défis à relever par l’auteur au moment de rédiger son pitch. Là aussi, il ne s’agit pas de confier au hasard le soin de trouver le bon angle ou la phrase la plus pertinente. Pour rappel, celle du quatrième de couverture du roman est la suivante :
« Les grands majordomes sont grands parce qu’ils ont la capacité d’habiter leur rôle professionnel, et de l’habiter autant que faire se peut ; ils ne se laissent pas ébranler par les événements extérieurs, fussent-ils surprenants, alarmants ou offensants. Ils portent leur professionnalisme comme un homme bien élevé porte son costume. C’est, je l’ai dit, une question de ‘‘dignité’’. »
Le cinéma parle, la littérature raconte
On dit qu’une image vaut mille mots, et bien que cela ne se vérifie pas ici dans de telles proportions, on compte 64 mots pour débuter la quatrième de couverture quand seulement 22 lancent la bande-annonce. Le cinéma semble battre la littérature à plate couture en termes de concision, sauf que ce n’est pas le nombre de mots utilisés qui nous intéresse, mais le procédé employé pour procurer une émotion. Et il s’avère que c’est le même : le recours à une phrase marquante par ce qu’elle véhicule et l’orientation avec laquelle ce message est formulé.
L’essentiel et l’identification dans le pitch
Le centre de votre univers
Qu’il s’agisse de la quatrième de couverture ou de la bande-annonce, le choix a été fait de nous présenter le personnage principal en dessinant les contours essentiels de son rôle par une formule « choc ». Quand vous aurez à élaborer un pitch, souvenez-vous en : ce devra constituer l’une de vos priorités pour interpeller votre lecteur. Il devra entrapercevoir l’univers vers lequel vous l’entraînez à travers l’incarnation saisissante de qui en est le centre – Stevens, ici.
Un corset de regrets
L’identification d’un lecteur à un héros romanesque s’effectue à différents niveaux. Je parle ici de l’identification au sens large, c’est-à-dire le fait de comprendre la façon dont le personnage raisonne sans forcément se reconnaître en lui ni approuver ses actes. Par le biais du pitch, l’auteur peut faire en sorte que le lecteur soit heurté par l’intransigeance de Stevens tout en regrettant pour lui qu’elle lui interdise de s’épanouir sur le plan émotionnel – jusqu’à corseter son existence dans d’étouffants regrets. Ou au contraire, saluer sa conscience professionnelle extrême tout en estimant normal qu’il en paie le prix fort.
C’est un salaud, je veux le connaître
Au moment d’écrire son pitch, un écrivain aura donc tout intérêt à considérer l’approche multidimensionnelle qu’un lecteur peut avoir du personnage qu’on lui présente. Cela pourra conditionner un parti pris puisé dans un spectre allant de l’empathie au rejet. Il ne faut pas craindre de faire saillir une facette du héros le désignant comme peu recommandable. Un personnage nuisible ou à la moralité douteuse est toujours source de curiosité pour le lecteur, aussi cela n’altèrera-t-il pas son engagement de lecture si vous mettez ce genre de protagoniste au premier plan. Il voudra en savoir plus.
Tension et cachotteries du pitch
Le coup d’archet
Une fois mis en avant le personnage et la part de l’histoire s’attachant à lui, il est bon d’insuffler de la tension au pitch. La bande-annonce utilise les montées dramatiques musicales ou les coupures de plan afin de donner le rythme désiré à l’enchaînement des scènes. Le pitch peut s’en inspirer en imprimant son propre tempo grâce à la musicalité de ses phrases. Des variations littéraires tranchantes comme un coup d’archet ou fluides telle une harpe qu’on caresse donneront le la. Et un retour à la ligne stratégiquement placé se révèlera aussi efficace qu’un changement de plan visant un effet.
Faites des cachotteries à votre lecteur
Une bande-annonce, sauf bourde énorme, se garde bien de tout dévoiler de l’intrigue d’un film. Tout au plus laisse-t-elle à l’imagination du spectateur le soin de combler les vides que le regard effrayée d’une actrice ou le visage ravagée de tristesse d’un acteur auront créés dans son esprit. Avec d’autres moyens, le pitch ne se privera pas d’entretenir une part de mystère dont le lecteur désirera à tout prix connaître le fin mot.
Les recoins mal éclairés du pitch
Un site de vente de livres en ligne proposant Les vestiges du jour utilise une formule très succincte à cheval entre le pitch et la quatrième de couverture : « Les doutes et les tourments du majordome d’une grande famille anglaise qui, en 1956, après trente années de parfait service, se demande s’il n’a pas gaspillé sa vie. » Tout est dit, mais tout reste à découvrir. Tandis que le projecteur est braqué sur des faits généraux mais essentiels, les pourquoi et les comment demeurent dans l’ombre. Le pitch est constitué de ces recoins faiblement éclairés donnant envie au lecteur de découvrir ce qu’ils cachent.
Le pitch, c’est la salle obscure dans laquelle l’auteur fait patienter son lecteur avant de projeter sur un écran de papier le prolongement de ses non-dits…