Le talent n’est pas une étincelle tombée du ciel, mais une flamme entretenue mot après mot.
On pourrait s’étonner que le mythe du génie littéraire inné perdure. Ce serait oublier qu’il est rassurant de s’y réfugier : croire au don plutôt qu’au travail, c’est garder intact à peu de frais le rêve de devenir écrivain – tout en se privant au passage des meilleures chances de le réaliser.
La question mérite d’être posée autrement : faut-il un don pour écrire, ou l’écriture s’acquiert-elle par la méthode et l’effort ? Peut-on apprendre à écrire sans talent préalable ?
Pour progresser, on gagnera davantage à s’en remettre à l’apprentissage de son art qu’à une chimérique magie intellectuelle.
Le mythe du don d’écrire : pourquoi il rassure mais freine les auteurs
Le don d’écrire protège l’ego. Il anticipe l’échec s’il survient, lui prépare une explication confortable. On a fait de son mieux, mais si l’on n’a pas atteint l’excellence des auteurs qu’on admire, c’est parce qu’ils possèdent – les veinards ! – ce truc en plus qui rend leur niveau inaccessible.
On peut se dire cela, mais c’est une façon de préserver l’image qu’on a de soi sans avoir à traverser l’inconfort de l’apprentissage.
Car apprendre à écrire suppose d’écrire mal d’abord, puis de recommencer. De s’acharner, parfois – pour enfin obtenir la juste récompense des efforts déployés, de la remise en cause consentie. Le talent, lui, promet l’inverse : un geste juste, spontané, naturel… presque imaginaire. Il rassure l’ego – mais empêche de progresser.

Le talent est-il inné ou acquis ? Ce que disent Quintilien, Albalat et les sciences cognitives
Quintilien : l’art s’apprend
En rédigeant L’Institution oratoire vers 95 apr. J.-C., Quintilien nous a légué une œuvre monumentale sur la formation de l’orateur. Quoi de plus naturel pour ce professeur de rhétorique à Rome que de bâtir, en douze livres, une pensée aussi solide que durable – comparable au Colisée lui-même ? Son influence perdure aujourd’hui, bien mieux conservée que l’amphithéâtre flavien.
Quintilien examine scrupuleusement tous les rouages de l’éloquence – l’art de persuader jusqu’à « remuer l’âme des auditeurs » – une tâche colossale qui lui prend environ deux ans. Selon les éditions modernes, l’ouvrage totalise 1500 à 2000 pages, d’une structure irréprochable et lesté d’arguments de poids. De quoi terrasser un lion dans l’arène.
Dès le Livre II, Quintilien admet des dispositions naturelles, mais en relativise l’importance : aucun talent ne s’accomplit sans apprentissage méthodique. Les meilleures aptitudes s’étiolent sans culture ; les plus modestes, au contraire, s’élèvent par l’effort soutenu. L’éloquence n’est donc pas un don céleste, mais un art enseignable qui se cisèle dans la durée. Plusieurs siècles plus tard, des pédagogues de l’écriture emprunteront cette voie, substituant l’orateur à la figure de l’écrivain.
Albalat ou le talent décortiqué : l’écrivain est un artisan
Antoine Albalat préfigure une rhétorique littéraire pragmatique. Dans L’art d’écrire enseigné en vingt leçons (1899), il décompose les procédés du style et explore le « métier d’écrire ». Bien que leurs objets diffèrent, Quintilien et lui convergent vers une même exigence : formuler la pensée avec profondeur et rigueur.
Dans le Livre X de L’Institution oratoire, Quintilien prône la fréquentation des grands auteurs, l’analyse de leurs procédés et la pratique assidue. L’excellence naît non d’un surgissement mystérieux, mais d’un travail continu. Albalat suit la même logique : chez ce théoricien rigoriste, seul le décorticage patient de chaque phrase enrichit l’écriture. L’écrivain n’est pas un élu, mais un artisan.
Style, précision, rythme, correction prennent ainsi un relief nouveau : les véritables aspérités du talent sont là. Albalat partage la conviction de Quintilien : « Je crois qu’on peut enseigner à avoir du talent. » Rien ne se « révèle », tout se construit, mot après mot. Et pourtant, le mythe du don continue de résister.
Le talent en tant que fiction moderne
Samah Karaki examine le mythe du don d’écrire sous un aspect scientifique. Comme Quintilien et Albalat avant elle, Sama Karaki, dans Le talent est une fiction, interroge la persistance de ce mythe entretenu, bien que contesté depuis des lustres. Son point de vue naît depuis les sciences cognitives et les mécanismes sociaux qui entretiennent nos croyances. Dès les premières pages, elle situe son approche en abordant un point décisif : « On peut déconstruire la fiction du talent sans s’interdire d’admirer et sans contester l’ampleur de certaines prouesses. »
Loin de reprocher à quiconque de s’accrocher à cette idée, ce fantasme du don, elle rappelle simplement qu’en tant que capacité innée, le talent « ne repose sur aucune réalité scientifique». Le ressenti pèse souvent plus lourd que le rationnel. Le don qui sommeillerait en nous et surgirait à son heure, sans qu’il faille apprendre grand-chose des procédés de l’écriture, appartient moins au réel qu’au fantasme. Ne confondons pas le talent et l’inexpliqué. Comme l’autrice le note, cette représentation romantique s’imagine autour d’origines mystérieuses jaillissant du vide pour envahir l’artiste. Or, toute œuvre naît d’un parcours partagé, fait de contextes et d’influences collectives qui encadrent et façonnent l’individu.
Romantiques et artistes en herbe aimeraient peut-être qu’il en soit différemment, mais confrontée aux exigences de l’écriture, la vision d’une inspiration nimbée de brumes oniriques s’évapore. Cela ne nie pas la part d’inexpliqué dans la naissance des idées : cela la dépouille seulement de l’aura quasi surnaturelle qu’on lui prête parfois. La complexité de la pensée humaine est suffisamment séduisante en soi pour se passer des colifichets du mysticisme.

Ce que le mythe du talent fait perdre aux auteurs
Le danger de s’en remettre au seul talent
En s’appuyant sur les travaux de Carol Dweck, psychologue de Stanford, Karaki nous alerte : « Pour Carol Dweck, attribuer la créativité et l’intelligence à un talent mystérieux a des conséquences individuelles très sérieuses qu’il ne faut pas sous-estimer : cela nous fait croire que ces capacités sont fixes et ne peuvent être développées. Ainsi, cela nous conduirait à arrêter d’essayer, parce qu’on se dit qu’on n’a pas le don pour. »
Le danger est moins l’absence de talent que la conviction d’en être dépourvu. Cette croyance installe des plafonds invisibles : on ne tente plus, on ne se forme plus, on ne cherche plus à comprendre les mécanismes de l’écriture. L’auteur cesse d’apprendre au moment même où il pourrait progresser. La professionnalisation exige l’inverse : considérer toute limite comme provisoire.
Méfions-nous donc des limites qu’on s’impose par la certitude que le don domine la pensée. Evitons l’inhibition et l’autocensure… Evitons aussi de déléguer notre pensée et notre écriture à l’intelligence artificielle. Le mécanisme reste identique. Hier le don, aujourd’hui l’outil : on cherche une cause extérieure pour éviter l’effort de structuration. L’IA peut accompagner la réflexion. Elle ne remplace ni la méthode ni la maturation.
La croyance au don a ceci de paradoxal qu’elle prépare le terrain à toutes les délégations. Si l’écriture dépend d’une force extérieure — qu’elle s’appelle talent ou algorithme — l’auteur se décharge aisément de la responsabilité de penser. L’apprentissage suppose au contraire de reprendre cette responsabilité, de comprendre les structures, d’assumer la lente élaboration d’une compétence.
Le don d’écrire protège l’ego, mais il empêche d’apprendre à écrire
Le mythe du talent protège : il anticipe l’échec s’il survient, lui prépare une explication confortable. On a fait de son mieux, mais si l’on n’a pas atteint l’excellence des auteurs qu’on admire, c’est parce qu’ils possèdent – les veinards ! – ce truc en plus qui rend leur niveau inaccessible. On peut se dire ça, oui. Mais c’est une façon de préserver l’image qu’on a de soi sans avoir à traverser l’inconfort de l’apprentissage.
Car apprendre à écrire suppose d’écrire mal d’abord, puis de recommencer. De s’acharner, parfois – pour enfin obtenir la juste récompense des efforts déployés, de la remise en cause consentie. Le talent, lui, promet l’inverse : un geste juste, spontané, naturel… presque imaginaire. Il rassure l’ego – mais empêche de progresser.
Signe des temps : jusqu’à récemment, on invoquait le manque de don pour ne pas écrire. Aujourd’hui, on s’en remet à l’intelligence artificielle pour ne plus penser. L’illusion change ; le mécanisme reste le même : éviter l’effort de structuration. Car l’IA a réactivé trois poncifs dangereux : le don remplace le travail, l’outil remplace la méthode, la production remplace la pensée.
Dans les deux cas, le même réflexe est à l’œuvre : chercher une cause extérieure – le don, l’outil – plutôt que de regarder l’écriture pour ce qu’elle est. Non pas une image figée de qui l’on est, mais un processus qui modèle ce que l’on peut devenir.
Le don d’écrire confond un état provisoire avec une identité
Une page maladroite et un doute risque de nous gagner : « Ce texte qui n’est pas à la hauteur de mes attentes dit-il quelque chose de définitif sur ma capacité à écrire ? » Ce qui ne devrait être que l’état provisoire d’un travail non peaufiné devient soudain le signe d’une incapacité durable. Indécis, on ne se demande plus uniquement si la scène est à reprendre, mais si l’on est réellement fait pour écrire.
Le mythe du talent entretient cette confusion. Si l’écriture relève d’un don, alors chaque difficulté en révèle l’absence. Chaque hésitation devient un aveu. Combien de temps supporterons-nous de laisser une scène mal écrite définir ce que nous sommes ? Une chose est sûre : il est néfaste d’installer un diagnostic identitaire là où il ne devrait y avoir qu’un ajustement technique à effectuer.
Or, l’écriture est une traversée d’états successifs : l’approximation, la recherche, l’essai, l’erreur, la correction… rien de cela ne dit qui l’on est. Cela indique seulement où l’on en est. Confondre les deux, c’est figer un mouvement en définition. C’est aussi la raison pour laquelle la réécriture est si décisive : elle rappelle que le texte évolue – et l’auteur avec lui.
La croyance au don n’entrave pas seulement l’effort ; elle rétrécit l’horizon. En persuadant l’auteur que ses capacités sont données une fois pour toutes, elle l’installe dans une identité close. Or aucune profession ne se construit sur une essence supposée : elle se construit sur des compétences acquises, ajustées, approfondies. Croire au don, c’est renoncer à devenir professionnel.
Le don d’écrire pousse à comparer au lieu de construire
Ancrée dans l’inconscient collectif, la croyance en un don d’écriture a dessiné une ligne invisible entre les auteurs. D’un côté, ceux dont la plume serait un appeau à muses. De l’autre, ceux qui en seraient dépourvus. La conséquence de cette vision abracadabrantesque est que l’écriture cesse d’être un travail pour devenir une comparaison permanente.
Il est difficile de progresser quand on est obnubilé par la distance qui nous sépare des auteurs que l’on admire. Au lieu de chercher ce que nos lectures peuvent nous apprendre, elles deviennent la mesure d’un écart. À force de voir chez l’autre ce que nous ne savons pas encore faire, s’impose l’idée qu’il existerait une catégorie à part – celle des « vrais » écrivains.
On gaspille son énergie en faisant de la comparaison une grille de lecture obsédante. Cela détourne l’attention du seul endroit où le progrès est possible : le texte en cours. S’en écarter, persuadé qu’il existerait une hiérarchie imaginaire, revient à gommer notre légitimité à écrire au profit d’un leurre.
L’époque contemporaine accentue ce phénomène. Les textes circulent plus vite, les réussites sont plus visibles, et l’intelligence artificielle ajoute l’illusion d’une maîtrise instantanée. Ce savoir accessible en un clic est trompeur, car ni le talent supposé des autres ni la puissance d’un outil ne remplacent l’apprentissage patient d’un métier. Comme le souligne Karaki, sortir de la comparaison, ce n’est pas renoncer à admirer. C’est passer du mythe à la méthode.

Ce qui fait réellement progresser : apprendre le métier d’écrivain
Le talent ne devient un mensonge que si on le considère comme un prêt-à-écrire miraculeux. Les manifestations du talent existent bel et bien, mais il n’est pas un point de départ. Ce qui fait progresser un auteur n’a rien de mystérieux : c’est l’apprentissage d’un métier.
Se mesurer à l’écriture d’un autre, aussi séduisante soit-elle, est une impasse, car notre voix n’y résonne pas. En observer les procédés, les structures, les choix narratifs, en revanche, est fécond. L’imitation est la sous-couche de notre propre couleur littéraire. Écrire ne prouve rien sur notre supériorité ; cela révèle seulement notre capacité à évoluer. En acceptant l’imperfection des premiers jets, on puise la force de revenir au texte. De réécrire.
L’intelligence artificielle peut alors trouver sa juste place : non pour remplacer la pensée, mais pour l’accompagner. Non pour produire à la place, mais pour aider à structurer, tester, ajuster. À faire émerger une voix singulière. L’outil n’abolit pas la méthode ; il ne vaut que par elle.
Le talent, s’il existe, apparaît souvent après coup. Il est le nom que l’on donne à une compétence devenue fluide. On ne devient pas écrivain parce qu’on a du talent. On finit par sembler en avoir parce qu’on a appris à écrire.
Antoine Albalat – L’art d’écrire enseigné en vingt leçons – Paris : A. Colin, 1899 ; rééd. Paris : Koan Éditions, 2026.
Quintilien – Institutio Oratoria – Rome, 95 ap. J.-C.Samah Karaki – Le talent est une fiction – Éditions JC Lattès, 2023.
Pourquoi croire au « don d’écrire » empêche-t-il de progresser ?
Croire au talent inné sert avant tout à protéger l’ego en offrant une excuse confortable en cas d’échec. Si l’on n’atteint pas l’excellence, il est plus facile de se dire que l’on manque de ce « don » plutôt que de fournir un effort. Ce mythe promet un geste spontané et naturel, ce qui empêche de traverser l’inconfort inhérent à tout apprentissage : pour apprendre à écrire, il faut accepter d’écrire mal dans un premier temps, puis de recommencer.
Quel est le danger psychologique de s’en remettre uniquement au talent ?
S’en remettre au talent nous enferme dans l’idée que nos capacités sont fixes et ne peuvent pas évoluer. En s’appuyant sur les recherches de la psychologue Carol Dweck, il apparaît qu’attribuer la créativité à un don mystérieux installe des « plafonds invisibles ». Dès qu’une difficulté survient, l’auteur cesse d’essayer et se coupe de toute formation, persuadé de ne pas avoir le niveau requis.
Comment le mythe du don nous pousse-t-il à remettre en cause notre identité ?
L’un des plus grands pièges de ce mythe est de confondre un état de travail provisoire avec une identité figée. Lorsqu’un auteur écrit une page maladroite, il risque de percevoir cela comme une incapacité durable et se demande s’il est « fait pour écrire ». Le brouillon devient un aveu d’échec identitaire, alors qu’il ne s’agit en réalité que d’un simple ajustement technique dans le processus d’évolution du texte.
En quoi l’idée d’un génie inné favorise-t-elle la comparaison toxique ?
La croyance au don trace une ligne imaginaire entre ceux qui en seraient pourvus (les « vrais » écrivains) et les autres. Cela transforme l’écriture en une comparaison permanente et obsédante. L’auteur gaspille alors son énergie à mesurer l’écart qui le sépare des écrivains qu’il admire, au lieu d’analyser les procédés de ces derniers pour apprendre et construire sa propre voix littéraire.
Quel lien inattendu existe-t-il entre la croyance au don et l’utilisation de l’intelligence artificielle ?
Le mythe du don et le recours à l’IA reposent sur le même mécanisme dangereux : la délégation de sa pensée à une cause extérieure. Jusqu’à récemment, on invoquait le manque de don pour éviter l’effort d’écrire ; aujourd’hui, on s’en remet à l’IA pour éviter l’effort de structuration et de réflexion. Dans les deux cas, on fuit la responsabilité et la lente élaboration qu’exige l’apprentissage.
Si le don n’existe pas au départ, qu’est-ce que le « talent » selon les spécialistes ?
Les sciences cognitives, confirmées par des théoriciens historiques comme Quintilien ou Albalat, affirment que le talent inné « ne repose sur aucune réalité scientifique ». L’écriture est un artisanat, un art enseignable qui se construit pas à pas, par l’imitation, l’effort et la réécriture. Ce que nous appelons communément « talent » n’est en réalité qu’une compétence devenue fluide avec le temps et la méthode.


Article original de (c) Frédéric Barbas, tous droits réservés
Recherche documentaire, infographie et vidéo réalisées en collaboration avec des IA.



