Le blog d'Esprit Livre

" Vous trouverez sur ce blog des informations sur les métiers de l'écriture, des chroniques littéraires , des textes de nos auteurs en formation, des guides et des conseils pour vous former, écrire et publier. " Jocelyne Barbas, écrivain, formatrice, fondatrice de L'esprit livre.

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À quoi ça sert l’écriture ?

à quoi sert l'écriture

Sommaire

À quoi sert l’écriture ? À raconter, transmettre, laisser une trace ? Sans doute. Mais le monde n’a pas besoin de nos phrases pour exister, et nos pensées pourraient parfaitement rester en nous sans jamais être couchées sur le papier. Alors pourquoi écrire ? Peut-être parce que l’écriture nous offre un point d’appui plus stable que les incessants va-et-vient de notre esprit. Fixer une idée par écrit permet de la relire, mais aussi de mettre à l’épreuve les certitudes qui l’accompagnent. Une opinion jusqu’alors évidente peut alors commencer à vaciller. Ainsi voyons-nous filtrer entre les lignes des pans de notre existence, et redécouvrons-nous ces détails qui, gommés par la routine, fourmillent pourtant dans notre environnement familier. Au fond, l’écriture ne se contente pas de clarifier ce que nous pensions déjà : elle exige une relecture de nos questionnements intimes et dépoussière notre vision du monde. Et vous, savez-vous vraiment relire votre pensée sans lui donner raison d’avance ?

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L’écriture n’est pas le lieu où une pensée vient se faire empailler

Lorsqu’une pensée est couchée pour la première fois sur le papier, un phénomène assez intrigant peut se produire : les mots qui se bousculaient dans notre tête, parfois depuis des années, semblent soudain davantage nous concerner, nous être enfin adressés. Jusqu’à ce qu’ils soient écrits, ils n’avaient pas forcément de destinataire précis. Ils représentaient une question sans réponse, un projet en suspens, une conversation n’ayant jamais eu d’issue. Tout et rien, en fait. Si l’expression « Il fallait que ça sorte » est souvent rattachée à l’oralité, elle s’applique avec d’autres nuances à l’écriture.

Car une pensée peut rester longtemps imprécise sans nous gêner outre mesure ; elle s’exprime en raccourcis, sous-entendus et intuitions ; ce qui lui manque, nous le complétons inconsciemment. Mais une fois sur la page, elle se retrouve privée de ces liens implicites. Les mêmes mots sont là, devant nous, mais quelque chose a changé : ils ne bénéficient plus de la mécanique qui leur donnait spontanément leur cohérence. Les conséquences immédiates sont diverses : une évidence peut être remise en cause ; une incohérence jusque-là passée inaperçue apparaît ; des idées que nous pensions abouties réclament une explication.

Écrire produit ainsi une situation aussi logique que singulière : celui qui formule une pensée devient presque aussitôt son premier lecteur. Ce qui n’était qu’un mouvement intérieur acquiert une forme suffisamment stable pour être examiné, repris ou contesté. Mettre une pensée par écrit, ce n’est pas seulement la conserver ; c’est lui donner corps pour la faire vivre et la prolonger.

Écrire les yeux fermés

L’écriture ne met pas seulement nos pensées à l’épreuve. Elle peut aussi nous surprendre avec ce qui nous est le plus familier. Seriez-vous par exemple capable de décrire précisément, en quelques lignes, la rue où vous habitez ? Si vous y vivez depuis dix ans, l’exercice devrait être facile. En théorie, du moins. Essayez, et cela risque de se compliquer assez vite. Bien sûr, vous sauriez indiquer où se trouve votre maison, à quel endroit il y a un virage un peu sec ou quel chemin emprunter pour rejoindre la boulangerie. Autrement dit, vous connaissez surtout votre rue pour l’usage que vous en faites. Mais rien qui puisse, aux yeux d’un étranger, la distinguer de milliers d’autres.

Il n’y a rien d’étonnant à cela. Nous ne parcourons généralement pas notre rue pour l’étudier. Nous la traversons pour aller travailler, faire des courses, rejoindre quelqu’un ou rentrer chez nous. Souvent, on ne regarde pas où on est, on pense à l’endroit où on se rend. Notre attention sélectionne ce qui nous est utile et laisse tranquillement le reste dans les recoins du décor.

Mais essayez maintenant d’écrire cette rue. La confiance dans vos souvenirs laisserait d’un coup place à l’hésitation. Le réverbère à un jet de pierre de votre portail a-t-il une tête sphérique ou en chapeau ? L’abribus, une centaine de mètres plus loin, possède-t-il un toit plat ou courbe ? Vous passez chaque jour devant, et il vous faudrait néanmoins faire quelques pas dehors pour en être sûr.

Voilà l’une des étrangetés de l’écriture : nous observons pour écrire, mais écrire nous révèle aussi ce que nous n’avions pas observé. Elle ne se contente donc pas de consigner ce que nous savons du monde. Elle remet parfois de la réalité dans ce que nous pensions savoir de lui.

Quand décrire un lieu revient à le découvrir

 Certains auteurs ne se limitent d’ailleurs pas à décrire un endroit : ils le racontent. Ainsi, dans Le club des menteurs, Mary Karr réussit un tour de force en plantant son regard sur une route où il n’a quasiment rien à quoi s’accrocher :

« Le ciel au fin fond du Texas est plus vaste qu’ailleurs. À l’horizon, pas un arbre, pas une colline, seules quelques rares stations-service. J’ai peine à imaginer comment les pionniers de l’Ouest ont poursuivi leur chemin face à un tel néant. Le vide s’étend à l’infini, le bleu occupe tout l’espace. Encore aujourd’hui, on roule des heures sans rien d’autre pour vous rappeler votre progression que l’ondulation hypnotisante des câbles électriques. »

Mary Karr – Le club des menteurs – Éditions Monsieur Toussaint Louverture, p. 39.

Le paradoxe est frappant : Mary Karr rend visible un paysage dont la principale caractéristique est précisément de n’offrir presque rien à voir. Elle ne comble pas ce vide, elle lui donne une présence. Le peu d’éléments constituant le décor suffit à faire éprouver l’immensité du territoire. Mais l’écriture accomplit ici davantage qu’une description, car la traversée de ce bout d’Amérique convoque d’autres images : elle fait ressurgir l’épreuve abyssale des pionniers tandis que le voyageur moderne mesure son avancée au défilement hypnotique des fils électriques.

Décrire un lieu n’est pas seulement relever ce qui s’y trouve. C’est aussi raconter ce qu’il fait naître en nous, comme chez Karr où le passé vient nourrir la sensation écrasante du présent.



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Le road-trip de la pensée

Chez Mary Karr, les câbles électriques défilent et donnent au voyageur la mesure de son avancée. Et ce qui vient d’être dépassé s’éloigne derrière lui. Un poteau suit l’autre, sans répit. Notre progression mentale est comparable : une idée succède à la précédente et notre raisonnement se construit peu à peu. À la différence de ces kilomètres dévorés, l’écriture nous permet de revenir sur nos pas sans perdre le moindre millimètre du chemin parcouru. Chaque mot inscrit devient une borne que le temps écoulé n’altère pas.

Une fois ces mots posés sur la page, la réflexion ne se contente plus d’avancer. Nous pouvons remonter trois paragraphes, confronter une conclusion à notre point de départ ou relire une question à la lumière de ce que nous avons découvert depuis. Une idée apparue à la dixième ligne peut modifier celle qui occupait la première. L’écriture donne ainsi à la pensée une propriété qu’elle ne possède pas sous sa forme la plus fugitive : elle la rend navigable.

Revenir sur ses pas pour penser autrement

L’intérêt de cette navigabilité ne réside pas uniquement dans le demi-tour cognitif qu’elle permet d’effectuer. Revenir au début d’un texte, c’est emporter avec nous ce que son écriture nous a appris entre-temps. Une objection rencontrée en chemin, un rapprochement inattendu ou une conclusion différente de celle que nous imaginions peuvent nous amener à réexaminer notre idée initiale. Les premières lignes sont toujours au même endroit sur la page ; celui qui les relit, lui, n’est déjà plus tout à fait au même stade de sa réflexion.

Cette possibilité tient à une caractéristique de l’écrit : il donne à la pensée une spatialité. Ce que nous avons pensé à différents moments se trouve désormais disposé devant nous. Le début et la fin coexistent sur la même page – ou à quelques pages de distance – et nous pouvons circuler de l’un à l’autre enrichis de ce que nous avons découvert entre les deux.

Quand la distance se mesure en années

Cette distance ne se compte pas toujours en pages. Il suffit d’écouter un écrivain pester contre l’impossibilité de retoucher un livre publié des années plus tôt. Certains aimeraient remonter le temps juste pour retravailler un paragraphe. Le texte n’a pourtant pas changé. Celui qui le relit, si. Car depuis, d’autres livres ont été écrits, d’autres influences assimilées, des convictions ont évolué. Ce qui semblait suffisamment abouti pour être publié peut alors apparaître sous un jour différent.

Cette expérience n’est d’ailleurs pas réservée aux écrivains confirmés. Retrouver ses premiers textes dans un vieux dossier produit parfois une impression peu glorieuse : comment a-t-on pu écrire une chose pareille ? Cette sévérité envers soi-même contient une information autrement plus intéressante que la supposée nullité du texte. Si nous sommes aujourd’hui capables d’y repérer des maladresses qui nous échappaient alors, c’est précisément parce que nous ne sommes plus vraiment la même personne. Quelques paragraphes ou plusieurs années plus tard, retourner à un texte signifie souvent y revenir avec une approche différente. C’est aussi cela, le road-trip de la pensée.

Enfin, l’écriture accomplit quelque chose d’au moins aussi extraordinaire que le geste qui l’a fait naître : elle lui survit. Cette continuité fondatrice relie des existences qu’elle dépasse et touche à une forme d’éternité à hauteur humaine. Une pensée fixée sur une page peut être reprise des années ou des siècles plus tard par quelqu’un qui ne rencontrera jamais son auteur. Il pourra la discuter, la prolonger, parfois la contredire, puis transmettre à son tour un matériau sur lequel d’autres s’appuieront.

C’est une conversation ininterrompue dont personne ne connaît plus le premier mot, mais qui ne cesse d’en faire naître de nouveaux. C’est ainsi que l’écriture a rendu possible une sorte de coopération intellectuelle à travers les siècles et les continents. Le monde n’avait peut-être pas besoin de nos phrases pour exister ; nous avions besoin d’elles pour que nos pensées puissent continuer à se rencontrer.

FAQ

Pourquoi l’auteur affirme-t-il que l’écriture nous offre un point d’appui plus stable que notre esprit ?

Notre esprit est caractérisé par d’incessants va-et-vient qui rendent nos pensées fugitives et instables. L’écriture permet de fixer une idée de manière durable. En posant ses pensées sur le papier, celui qui écrit en devient presque immédiatement le premier lecteur. Cette extériorisation offre une forme suffisamment stable pour que l’idée puisse être examinée, relue, reprise ou contestée. Ainsi, l’écriture ne sert pas uniquement à conserver nos idées, mais elle permet de mettre à l’épreuve nos certitudes les plus évidentes, révélant parfois leurs failles].

Que signifie l’expression « L’écriture n’est pas le lieu où une pensée vient se faire empailler » ?

Cette expression signifie que l’écriture n’est pas un processus de fossilisation qui fige une pensée morte. Au contraire, écrire donne corps à la pensée pour la faire vivre, la prolonger et la faire évoluer. Dans notre esprit, une pensée peut rester longtemps imprécise, se nourrissant de raccourcis, d’intuitions et de sous-entendus que nous complétons inconsciemment. Une fois couchée sur la page, la pensée perd ses liens implicites et sa cohérence automatique. Ce passage à l’écrit agit comme un révélateur : il nous pousse à expliquer des idées qu’on croyait abouties, à repérer des incohérences jusque-là invisibles et à remettre en question nos évidences.

Comment l’exercice de description de sa propre rue illustre-t-il le pouvoir révélateur de l’écriture ?

Nous pensons généralement bien connaître les lieux de notre quotidien, comme la rue où nous habitons depuis des années. Pourtant, nous ne la connaissons que sous l’angle de l’usage pratique que nous en faisons (savoir où tourner, où se trouve notre maison, le chemin vers la boulangerie). Notre cerveau sélectionne l’utile et ignore le reste du décor. Lorsque nous tentons d’écrire cette rue, la confiance en nos souvenirs s’effondre et laisse place au doute (par exemple, sur la forme exacte d’un réverbère ou d’un abribus). L’écriture nous oblige ainsi à observer attentivement et nous révèle ce que nous n’avions jamais vraiment regardé. Elle ne fait pas que consigner nos connaissances : elle réinjecte de la réalité dans ce que nous pensions savoir.

De quelle manière l’extrait du livre de Mary Karr, Le club des menteurs, illustre-t-il la force d’une description écrite ?

Dans son livre, Mary Karr décrit un paysage du Texas caractérisé par le vide extrême, l’absence d’arbres ou de collines, et la présence quasi unique de câbles électriques. Le tour de force de son écriture réside dans le fait qu’elle ne cherche pas à combler ce vide, mais qu’elle lui donne une présence et une réalité palpable pour le lecteur. De plus, sa description dépasse le simple relevé visuel. En évoquant le défilement des lignes électriques et l’immensité du paysage, elle fait ressurgir la mémoire historique — celle de la traversée abyssale des pionniers de l’Ouest — tout en capturant la sensation hypnotique du voyageur moderne. La description écrite devient ainsi le lieu où le passé nourrit et transforme notre perception du présent.

Qu’est-ce que « le road-trip de la pensée » et comment fonctionne la « navigabilité » de l’écrit ?

Le « road-trip de la pensée » fait référence à la progression logique et linéaire de notre esprit, où les idées se succèdent comme des poteaux électriques le long d’une route. Cependant, contrairement au voyage physique où les kilomètres dépassés s’éloignent définitivement, l’écriture nous permet de revenir sur nos pas à tout moment. Chaque mot écrit devient une borne fixe. Grâce à cette dimension spatiale de l’écrit, notre pensée devient « navigable ». Nous pouvons remonter le fil du texte, confronter notre conclusion à notre point de départ ou relire le début à la lumière de ce que nous venons de découvrir. Revenir en arrière nous permet d’aborder le texte de départ avec un esprit enrichi par le chemin parcouru, transformant ainsi notre réflexion initiale.

Comment l’écriture nous permet-elle à la fois de mesurer notre évolution personnelle et de collaborer à travers les siècles ?

L’écriture agit comme un témoin du temps sur deux échelles distinctes :
 
À l’échelle personnelle : relire des textes écrits des années auparavant suscite parfois de la gêne ou de la sévérité envers nos propres maladresses passées. Cette réaction montre que nous avons assimilé de nouvelles influences et que nos convictions ont changé. Le texte est resté identique, mais nous ne sommes plus la même personne.
À l’échelle de l’humanité : l’écriture survit à son auteur. Une pensée couchée sur le papier peut être lue, discutée, prolongée ou contredite des siècles plus tard par des personnes qui ne se rencontreront jamais. L’écriture rend ainsi possible une conversation ininterrompue et une coopération intellectuelle par-delà les générations, les époques et les continents.

Ecrire, c’est quoi ?

Voici la question posée par Radio France à des auteurs de renommée comme Perec, Queneau, Sagan, Calvino, etc. Les réponses diffèrent, de quoi laisser perplexe… ou nous placer face à de multiples opportunités !

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