Lorsqu’un écrivain recourt à l’intelligence artificielle, une question finit par rouler sur le tapis : qu’est-ce qui, dans son texte, lui est propre ? La récente controverse autour de la sélection du prix Goncourt montre combien cette interrogation peut nourrir les soupçons sur la paternité d’une œuvre. Le droit d’auteur invoque une notion singulière pour reconnaître son originalité : « l’empreinte de la personnalité ». Mais comment reconnaître cette empreinte lorsque les propositions de la machine se mêlent au travail de l’écrivain ?
L’empreinte de la personnalité : ce qui distingue un auteur
Suivre les empreintes à la trace…
Nous avons déjà examiné, dans notre article L’IA est-elle un auteur débutant ?, les différences entre les mécanismes de production d’un texte humain et ceux de l’intelligence artificielle. Reste à comprendre comment un écrivain imprime sa marque à une œuvre, notamment lorsqu’il recourt à l’IA. Mais que recouvre, au fond, cette notion d’« empreinte de la personnalité » ? On peut déjà, avec Ralph Waldo Emerson, comprendre l’importance qu’elle revêt : « Insistez sur vous-même, n’imitez jamais. À chaque instant vous pouvez présenter le don qui vous est propre avec toute la force accumulée de toute une vie de culture ; mais vous n’avez qu’une possession momentanée, qu’une demi-possession du talent que vous avez adopté. »
Emerson écrivait au XIXe siècle, bien avant l’apparition de l’intelligence artificielle. Pourtant, sa réflexion nous invite à nous demander où se reconnaît l’empreinte d’un auteur : dans le texte qu’il livre ou dans le chemin qu’il a parcouru pour l’écrire ? Impossible de répondre brièvement à cette question – n’y pensons même pas –, mais elle ouvre un vaste champ de possibilités. Car cet espace où se côtoient d’innombrables manières de choisir un mot, de tourner une phrase ou de structurer un paragraphe, l’auteur l’habite – et y laisse des traces.

De la singularité littéraire à l’originalité juridique
L’originalité compte parmi les traces qui permettent de reconnaître la personnalité d’un écrivain dans son texte. Mais elle possède aussi une signification juridique précise : pour bénéficier de la protection du droit d’auteur, une œuvre doit porter l’empreinte de la personnalité de son créateur, manifestée à travers des choix libres et créatifs. Un texte entièrement généré par une IA, sans contribution créative humaine identifiable, ne répond pas à cette exigence. En revanche, le recours à la machine n’exclut pas l’originalité lorsque l’écrivain retravaille ses suggestions et leur imprime sa propre marque.
Comment les choix de l’écrivain façonnent son texte
Un texte achevé ne raconte pas toutes les décisions qui ont présidé à son écriture. Derrière une phrase apparemment simple se cachent parfois plusieurs tentatives, des mots écartés, une construction abandonnée. Le lecteur découvre le résultat de ce travail, rarement son cheminement. Pourtant, ces tâtonnements nous aident à comprendre comment les intentions de l’écrivain prennent progressivement forme dans son texte.
Flaubert : la phrase à l’épreuve de la réécriture
Ce processus intellectuel éclaire le propos de Flaubert : « Une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore. » Le paradoxe saute aux yeux lorsqu’on songe aux manuscrits de l’écrivain, grêlés de ratures et de corrections. Cette phrase inchangeable, il lui fallait précisément la changer, parfois à maintes reprises, avant de la juger satisfaisante. C’est ainsi que les choix de l’écrivain se précisent, jusqu’au moment où il décide de ne plus retoucher sa phrase. L’auteur peut juger son travail accompli, tandis que la machine enchaîne des prédictions statistiques sans poursuivre d’idéal littéraire personnel. Là où l’écrivain recherche le fragile équilibre d’un funambule sur son fil, la machine ne cherche ni à l’atteindre ni à le préserver.

Dard et Céline : deux écritures, deux personnalités
Deux remèdes pour la même maladie
Mais l’empreinte de la personnalité se reconnaît au-delà de la phrase, dans la façon dont l’écrivain se déplace à travers son texte. Sa manière de narrer, d’organiser son récit et d’accorder une place au lecteur dessine une silhouette reconnaissable à sa démarche. Pour l’observer, rapprochons deux passages de Frédéric Dard et de Louis-Ferdinand Céline. Tous deux mettent en scène un narrateur qui tente, par l’humour, de soulager une personne gravement malade.
« Comme ça, je le traite, mon agonisant : au ton léger, à la mutinerie décontracte, manière de lui dédramatiser l’agonie. Le coma, faut pas en faire un fromage. Mourir, et puis après ? Tu mords le ton ? Ce qui fait le plus peur à un gus en partance, c’est l’affolement de ceux qui l’entourent, leur chagrin, leur épouvante. Mais si tu plaisantes, ça le rassure. Il se dit confusément que son cas ne peut pas être désespéré du moment que tu le traites par-dessous la gambette. »
Frédéric Dard (San-Antonio), Circulez ! Y a rien à voir, Fleuve Noir, p. 37.
« Je me pose à côté de son lit. Elle joue quand même un peu avec la poupée. Je vais l’amuser à mon tour. Je suis marrant, moi, quand je m’y donne… Elle est pas perdue la gniarde… Elle respire pas très librement… C’est congestif c’est entendu… Je la fais rigoler. Elle s’étouffe. […] J’organise avec une ficelle un petit va-et-vient très drôle pour la moche poupée… Ça monte, ça descend jusqu’à la poignée de la porte… c’est mieux que de causer.
J’ausculte, y a des râles en abondance. Mais enfin c’est pas si fatal… Je rassure encore. Je répète deux fois les mêmes mots. C’est ça qui vous pompe… La môme, elle se marre à présent. Elle se remet à suffoquer. Je suis forcé d’interrompre. Elle se cyanose… Y a peut-être un peu de diphtérie ? Faudrait voir… Prélever ?… Demain !… »
Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit, édition illustrée par Tardi, Futuropolis/Gallimard, p. 12.
Une même situation, deux manières de raconter
Les deux écrivains s’emparent du même sujet et recourent à une langue familière, volontiers irrévérencieuse ; leurs récits empruntent pourtant des chemins différents. Chez Dard, le narrateur prend le lecteur à témoin, commente son attitude et explique pourquoi l’humour peut rassurer un mourant. Chez Céline, les gestes et les observations médicales se succèdent dans une prose heurtée, ponctuée de suspensions. L’enfant rit, suffoque, rit encore : la légèreté recherchée se heurte sans cesse à la gravité de son état. Là où Dard installe une complicité avec le lecteur, Céline l’entraîne dans l’incertitude de la scène. Une parenté de ton, deux marques de fabrique distinctes.

Écriture avec l’IA : quelle place pour l’auteur ?
Un écrivain pourrait demander à une IA d’analyser les particularités stylistiques de Dard et de Céline, puis de lui suggérer des formulations qui s’en inspirent. Mais comment distinguer, dans le texte qui en résulterait, ce qu’il emprunte à la machine de ce qu’il apporte lui-même ?
L’originalité d’une œuvre écrite avec l’IA
Avec l’IA, un écrivain peut concevoir et diriger un projet littéraire tout en confiant à la machine une partie de sa rédaction. Mais formuler des consignes ou retenir des suggestions ne suffit pas nécessairement à caractériser une contribution originale. Encore faut-il que ses propres choix créatifs émergent dans l’œuvre, à travers sa construction, son rythme ou ses partis pris narratifs.
Quand l’intervention de l’écrivain devient-elle créative ?
Cette contribution ne se limite pas aux retouches apportées à un texte généré. Dans un rapport publié en juillet 2026, le Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique distingue trois moments où peuvent intervenir les choix créatifs humains : avant la génération, lorsque l’auteur conçoit et oriente son projet ; pendant ses échanges avec l’IA, lorsqu’il dirige et ajuste ses propositions ; après la génération, lorsqu’il sélectionne, transforme ou intègre les résultats obtenus. Il n’est pas nécessaire que l’écrivain intervienne à chacune de ces étapes. L’essentiel réside dans la manière dont ses décisions se traduisent dans l’œuvre achevée.
Source : Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique (CSPLA), Rapport de mission sur le statut des productions de l’intelligence artificielle, 16 juillet 2026. Ministère de la Culture
Le recours à l’IA ne remet pas en cause, à lui seul, l’empreinte d’un écrivain qui a conçu son texte et en a rédigé lui-même l’essentiel. La légitimité de l’écrivain ne se mesure pas à l’absence d’intelligence artificielle dans son travail. Elle tient à son incarnation dans l’œuvre, même lorsqu’il a sollicité la machine pour en affiner l’écriture.

Sources des citations
Ralph Waldo Emerson, Confiance en soi (Self-Reliance, 1841), dans Essais, première série, traduction d’Émile Montégut.
Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet du 22 juillet 1852, Correspondance. Citation également reproduite dans Littérature : 150 textes théoriques et critiques, J. Vassevière et N. Toursel, Armand Colin, p. 122.

Article original de (c) Frédéric Barbas, tous droits réservés
Recherche documentaire, infographie et vidéo réalisées en collaboration avec des IA.
FAQ
Qu’est-ce que « l’empreinte de la personnalité » en droit d’auteur ?
L’empreinte de la personnalité désigne la notion juridique permettant de reconnaître l’originalité d’une œuvre afin qu’elle bénéficie de la protection du droit d’auteur. Elle se manifeste concrètement à travers les choix libres et créatifs exprimés par l’écrivain dans son texte.
Un texte entièrement généré par une intelligence artificielle peut-il être protégé ?
Non. Un texte produit intégralement par une IA sans contribution créative humaine identifiable ne répond pas à l’exigence juridique d’originalité et ne peut prétendre à la protection du droit d’auteur.
Quelle est la différence fondamentale entre le travail de l’écrivain et celui de la machine ?
L’écrivain suit un cheminement intellectuel fait de tâtonnements, de ratures et de réécritures pour atteindre un équilibre littéraire personnel qu’il juge accompli. De son côté, la machine ne poursuit aucun idéal artistique : elle enchaîne simplement des prédictions statistiques.
Comment l’empreinte personnelle de l’auteur s’exprime-t-elle au-delà des phrases ?
Elle se reconnaît dans la démarche globale de l’auteur, notamment sa manière de raconter, d’organiser le récit et d’assigner un rôle au lecteur. Par exemple, sur une situation similaire, Frédéric Dard crée une complicité directe avec le lecteur, tandis que Louis-Ferdinand Céline l’entraîne dans l’incertitude d’une scène au rythme heurté.
À quels moments de l’utilisation d’une IA les choix de l’écrivain deviennent-ils créatifs ?
Selon le rapport du Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique (CSPLA), l’intervention créative de l’auteur peut s’incarner à trois moments distincts :
Avant la génération : en concevant et en orientant le projet ;
Pendant la génération : en dirigeant et ajustant les propositions de l’IA ;
Après la génération : en sélectionnant, transformant ou intégrant les textes produits.
Le recours à l’IA annule-t-il automatiquement l’originalité ou la légitimité d’un auteur ?
Non. Le seul fait de solliciter l’IA ne remet pas en cause l’empreinte de l’écrivain, pourvu que celui-ci ait conçu l’œuvre, retravaillé les suggestions et rédigé l’essentiel du texte. La légitimité de l’auteur réside dans son incarnation dans l’œuvre achevée.

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