Autant jouer d’emblée carte sur table : l’intelligence artificielle ne fera jamais de vous un bon auteur si vous ne consentez pas les efforts indispensables pour y parvenir. La baguette magique numérique n’existe pas, en littérature. Les progrès de l’IA en matière d’écriture sont notables, mais ce n’est pas là que réside son apport le plus intéressant pour qui veut apprendre à écrire. Elle peut repérer de nombreuses techniques dans un texte, nous aidant ainsi à observer de plus près la mécanique des grands écrivains. C’est ainsi que l’IA sert au mieux notre écriture. Mais savoir qu’un procédé existe ne signifie absolument pas être capable de s’en servir. L’analyse élargit notre répertoire de possibilités ; l’apprentissage et la pratique nous enseignent à les maîtriser, à les combiner et, surtout, à déterminer quand les employer.
Un auteur ne lit jamais tout à fait comme les autres. Derrière l’histoire, il lui arrive d’entrevoir l’horlogerie du texte : quel rouage entraîne quel mécanisme, quelle phrase appuie quel effet. Il est hélas rare qu’il s’aperçoive de tout ce qui est mis en œuvre pour que ce qu’il lit le surprenne, l’angoisse ou l’émerveille. J’écris hélas alors que heureusement serait peut-être plus indiqué : moins les coutures sont apparentes, plus le costume est élégant.
Un tel lecteur, même plongé dans l’histoire, pressent que cet effet ne doit rien au hasard. Une phrase l’arrête, un détail l’intrigue, un silence entre deux personnages lui paraît chargé de sens. Il perçoit alors l’un des leviers de l’écriture – ce qui n’est pas encore synonyme de le comprendre. C’est précisément dans cet intervalle entre l’effet ressenti et le mécanisme qui le produit que l’IA peut se révéler intéressante : non pour dispenser le lecteur d’observer, mais pour l’aider à pousser plus loin son analyse.
Où en êtes vous de l’intelligence artificielle

Comment Stephen King entretient-il l’attente ?
Stephen King maîtrise à la perfection le passage de l’anodin à l’anomalie. Chez lui, une broutille peut amener un bouleversement sans que le lecteur flaire immédiatement le lien qui les unit. C’est comme deviner une légère inquiétude derrière un sourire familier, mais ne pas en saisir la cause. La nouvelle Bon ménage ne déroge pas à cette règle et prépare le terrain dès les premières lignes :
« Comment va ton ménage ? Voilà bien la seule question que personne ne pose jamais dans la conversation de tous les jours, se prit à penser Darcy dans les jours qui suivirent sa découverte dans le garage. »
King vient de lancer son hameçon. Plus qu’à attendre que ça morde. Ne vous inquiétez pas pour le célébrissime écrivain du Maine : il connaît les meilleurs coins de pêche et, surtout, sait s’armer de patience. Pour l’heure, King nous apprend qui – Darcy – et où – le garage. Mais pas quoi.
La dizaine de pages suivant cette introduction laisse à King le loisir d’exposer les vingt-sept années de vie commune ayant tissé entre Darcy et Bob cette familiarité propre aux couples qui se connaissent par cœur. Ou presque. Après tout, le plus réussi des mariages recèle des jardins secrets où s’épanouissent de petites cachotteries. Certaines fleurs de l’esprit poussent mieux dans l’ombre, c’est ainsi. Darcy a d’ailleurs cueilli par hasard l’une d’entre elles : Bob lui a dissimulé l’achat d’une lotion censée favoriser la repousse des cheveux. Rien d’alarmant. Ce serait même attendrissant. Et puis, après plus d’un quart de siècle passé ensemble, peut-on seulement prétendre tout connaître de l’autre ?
« Savait-elle tout de lui ? […] Non, on ne pouvait pas tout savoir, mais elle avait le sentiment qu’au bout de vingt-sept ans, ils savaient le plus important. Leur ménage était un bon ménage, au nombre des cinquante pour cent environ qui tenaient sur la durée. Elle y croyait de façon aussi inconditionnelle qu’au pouvoir de la gravité de maintenir ses pieds sur terre quand elle marchait sur le trottoir.
Jusqu’à ce soir dans le garage. »
Que peut apporter l’IA à l’analyse d’un texte ?
À ce stade, l’envie m’a pris de demander à une IA comment King entretenait l’attente alors qu’il avait annoncé qu’une découverte aurait lieu. Pas avec la volonté de lui abandonner l’analyse, mais pour voir ce qu’elle apportait à une réflexion déjà bien engagée : repérerait-elle les mêmes mécanismes, en ferait-elle apparaître d’autres, ouvrirait-elle des pistes auxquelles je n’avais pas pensé ?
Car poser à une machine une question exigeant une véritable réflexion suppose de savoir ce que l’on attend de sa réponse – et où l’on se situe soi-même dans ce processus de recherche.
Les deux extraits avaient déjà fait l’objet d’un long travail préparatoire de ma part avant que je soumette mes observations à une première IA, celle avec laquelle j’ai le plus l’habitude de « collaborer ». Je ne venais pas les mains vides.
C’est un point important. À force de pratique, l’humain contribue lui-même à faire progresser la qualité du travail produit avec une IA. Il ne modifie certes pas techniquement le modèle, mais lui apporte sa connaissance du sujet, ses observations et même ses hésitations. Il précise ses exigences, affine ses questions, corrige les approximations. Plus cet apport est riche, mieux on exploite les capacités de l’IA.
Je voulais néanmoins bénéficier d’un regard neuf. J’ai donc interrogé une autre IA, que je n’avais encore jamais utilisée, en lui fournissant seulement les deux passages et en reprenant la même question, accompagnée cette fois d’une consigne : « Comment Stephen King entretient-il l’attente alors qu’il a déjà annoncé qu’une découverte aura lieu ? Appuie ton analyse sur des éléments précis de ces deux passages. »
Votre écriture aujourd’hui

Quand l’IA extrapole au-delà du texte
Sa réponse s’est révélée convaincante. Elle a identifié l’annonce placée dès l’ouverture, le retardement de la révélation et le rappel du garage plusieurs pages plus loin. Elle a également relevé la durée du mariage, les « cinquante pour cent » de couples qui tiennent et la comparaison avec la gravité. Autant d’éléments effectivement présents dans le texte qui éclairent la construction des certitudes de Darcy.
Seulement, l’IA anticipait parfois un peu trop le texte.
Elle a évoqué un « secret », une « catastrophe » à venir et une « menace imminente ». Trois interprétations plausibles – certaines se révéleront même justes – mais qu’aucun des deux passages ne permettait encore d’affirmer. Or, une extrapolation vraisemblable, formulée avec assurance, peut facilement prendre l’apparence d’une information établie. Plus elle paraît convaincante, moins nous éprouvons le besoin de la confronter au texte.
Plutôt que de la corriger, je lui ai demandé de distinguer les éléments réellement présents dans les extraits de ses propres déductions. Sa deuxième réponse s’est montrée plus rigoureuse : le « secret » relevait de son interprétation et seule l’imminence de la découverte pouvait être rattachée à la construction narrative. Quant à la « catastrophe », elle procédait d’une déduction bien orientée, mais à ce stade trop fourre-tout.
La relance avait amélioré l’analyse. Elle ne l’avait pas achevée.
L’apport prépondérant de l’analyse humaine
Un élément important lui avait notamment échappé. Darcy ne prétend jamais tout connaître de Bob. À l’inverse, King lui fait même reconnaître le contraire : « Savait-elle tout de lui ? Certainement pas. » Sa certitude porte ailleurs : après vingt-sept ans, elle estime qu’ils connaissent l’un de l’autre « le plus important ». Darcy admet donc l’existence de zones inconnues chez son mari, mais se trompe sur leur importance. Sa certitude devient d’autant plus crédible qu’elle vient d’en reconnaître elle-même les limites.
Or j’avais déjà relevé cette nuance, comme le rapprochement entre les deux extraits, avant d’interroger l’IA. C’est précisément ce travail qui permet ensuite de ne pas confondre une explication séduisante avec une interprétation solidement étayée par le texte.
Une première réponse de l’IA n’est donc pas une conclusion : c’est une proposition de lecture susceptible de prolonger notre propre réflexion. Plus l’auteur possède lui-même de connaissances et de méthodes pour observer un récit, mieux il peut sélectionner les passages pertinents, interroger les réponses obtenues et explorer les pistes qu’elles font apparaître. L’IA devient alors un interlocuteur que l’on peut questionner, contredire ou obliger à justifier ses conclusions.
Encore faut-il ne pas confondre analyse et appropriation. Repérer comment King organise une attente ne nous apprend pas à produire nous-mêmes cet effet. Il reste à comprendre comment ce procédé s’articule avec d’autres, pourquoi il fonctionne ici et comment l’adapter à son propre récit. Passer de l’observation au savoir-faire suppose des connaissances, de la pratique, des essais et des corrections qu’aucune réponse instantanée ne peut escamoter.
Et nous sommes encore loin d’avoir démonté toute l’horlogerie de Bon ménage. King nous a annoncé une découverte, nous a fait attendre, puis a consolidé les certitudes qu’il s’apprête à faire vaciller. Reste à découvrir comment il va conduire Darcy jusqu’au garage.
Comment Stephen King transforme-t-il un détail banal en suspense ?
Pour cela, il lui suffira d’une télécommande et de quelques piles AA.
King, en écrivain roublard, sait se servir à point nommé d’un embêtement mineur du quotidien dans lequel le lecteur peut immédiatement se reconnaître pour l’avoir vécu. C’est une sorte de message subliminal où il semble nous souffler : « Cette petite contrariété, vous la connaissez bien, n’est-ce pas ? Voyons jusqu’où elle peut nous mener. »
Qui soupçonnerait que quelques piles manquantes puissent nous entraîner aussi loin d’un quotidien jusqu’alors bien balisé ?
« La télécommande avait cessé de fonctionner, et il n’y avait plus de piles AA dans le placard de la cuisine à gauche de l’évier. Il y avait des piles C et des piles D, et même un petit paquet intact de mini AAA, mais pas une seule fichue AA. Elle était donc sortie pour se rendre au garage où elle savait que Bob gardait toute une réserve de Duracell, et c’était tout ce qu’il avait fallu pour changer sa vie. »
Arrêtons-nous un instant sur ce « c’était tout ce qu’il avait fallu ». On glisserait presque sur cette formule qui ne s’encombre d’aucun effet dramatique. Et c’est précisément cette banalité qui désarme notre attention. Car qu’a fait King pour conduire Darcy jusqu’à ce garage ? Pas de soupçon soudain, nulle enquête menée en secret, pas le moindre événement exceptionnel : une télécommande cesse de fonctionner.
Lorsqu’on craint qu’un effet ne soit pas suffisamment perceptible, la tentation est grande de souligner le procédé. Ici, King fait exactement l’inverse. La succession paraît si naturelle qu’elle en devient presque invisible. Il n’a pas besoin de pousser artificiellement Darcy vers l’endroit où l’attend sa découverte : il laisse le quotidien l’y conduire.
La broutille ne borde plus le chemin vers l’impensable : elle est le chemin qui y conduit.
Nous voici donc au seuil du basculement, pour Darcy. Il serait temps de donner un peu de lumière dans ce garage, pas vrai ? Il est parfaitement rangé. Bob est quelqu’un de très ordonné, de méthodique : une place pour chaque chose, chaque secret à sa place.
Cette fois encore, Darcy va découvrir quelque chose qu’elle ignorait de Bob. Sous une pile d’innocents catalogues rangés dans un carton, elle tombe sur un magazine pornographique dont le contenu la met sérieusement mal à l’aise. Le titre : Chiennes attachées. Sans prix ni code-barres. Nous sommes désormais assez loin de l’inoffensive lotion. On passe au cran supérieur : Darcy découvre une facette très dérangeante de Bob.
Mais Darcy peut encore ranger cette découverte parmi ces zones inconnues dont elle acceptait l’existence quelques pages auparavant. Elle possède même des mots pour expliquer ce penchant inattendu. Dans un article de Cosmo, elle a lu quelque chose sur ce que King appelle « l’investigation masculine » : il consacre quelques lignes à cette notion, juste assez pour donner à Darcy une explication à laquelle se raccrocher.
Elle peut donc refermer la parenthèse. Ce coin du voile qu’elle vient de soulever ne suffit pas encore à rendre méconnaissable l’homme avec lequel elle partage sa vie depuis si longtemps. Lorsqu’elle remet le carton à sa place, son geste nous paraît presque naturel : elle tient son explication rationnelle. Presque scientifique.
Puis elle découvre le coffret.
« À l’intérieur, il y avait trois rectangles de plastique retenus par un bracelet élastique. […] Celle du dessus était une carte de donneur de sang de la Croix-Rouge appartenant à une certaine Marjorie Duvall. Groupe : A+. Région : Nouvelle-Angleterre. Darcy regarda au dos et vit que cette Marjorie qu’elle ne connaissait pas avait donné du sang pour la dernière fois le 16 août 2010. »
Le coffret est ouvert, mais King, au lieu d’en livrer le secret, se cantonne à des éléments factuels qui ne permettent pas encore à Darcy de comprendre pourquoi ce coffret se trouve sous l’établi. L’une des cartes indique que Marjorie a donné son sang pour la dernière fois trois mois auparavant. Assez peu pour que son nom ait pu laisser une trace dans la mémoire de Darcy ; suffisamment pour que les circonstances auxquelles il se rattache ne s’imposent pas aussitôt.
Entretenir l’attente sans cacher l’information
Voilà qui élargit sans artifice les moyens dont dispose un auteur pour entretenir une attente. Retarder une information ne consiste pas uniquement à multiplier les obstacles avant qu’un personnage puisse y accéder. Darcy a désormais la réponse sous les yeux. King laisse simplement à sa mémoire le temps de faire le lien. Cette transition psychologique va achever le travail de sape de tout ce à quoi elle s’accrochait jusqu’alors.
« […] Qui diable était Marjorie Duvall ? Comment Bob la connaissait-il ? Et pourquoi ce nom éveillait-il en elle un faible, mais très distinct écho ? […] Darcy s’aperçut qu’elle était en train de pousser une sorte de vagissement désolé. […] Elle avait vu le visage de Marjorie Duvall dans le journal. Et aussi aux infos de six heures. »
King ne laisse cette fois plus beaucoup de place au doute dans l’esprit du lecteur. Si Darcy reconnaît le visage de Marjorie Duvall pour l’avoir vu dans le journal et aux informations télévisées, ce n’est manifestement pas parce que celle-ci a été élue reine du bal de promo quelques mois plus tôt. Quelque chose d’autre est en train de remonter à la mémoire de Darcy, et son corps semble même le comprendre avant qu’elle parvienne à se le formuler.
Elle lutte pourtant encore : un baroud d’honneur. Après tant d’années passées auprès de Bob, l’idée qui s’impose à elle est trop monstrueuse pour être immédiatement acceptée. Sa dernière digue mentale est en train de céder – et avec elle les certitudes que King avait pris tant de soin à consolider.
« Ce à quoi elle pensait ne pouvait rigoureusement pas être vrai. Ça ressemblait à un de ces délires monstrueux qui surgissent parfois de la boue stagnant dans les profondeurs d’un esprit et qui étincellent de l’éclat hideux du plausible. »

Les zones du texte que l’IA n’éclaire pas assez
La « catastrophe » évoquée plus tôt par l’IA est donc bien là. Elle avait seulement eu le tort de la faire arriver avant le texte. Une hypothèse hâtive peut facilement s’ancrer dans notre esprit dès lors qu’elle paraît vraisemblable, alors que ce qui nous est soumis reste susceptible d’être précisé, nuancé ou contredit.
Et même lorsqu’elle cerne avec justesse ce qui se joue, l’analyse peut encore viser trop large. « Catastrophe » décrit globalement ce qui arrive à Darcy ; « l’éclat hideux du plausible » saisit avec une tout autre précision le moment où l’impensable commence à devenir possible dans son esprit. Entre les deux se mesure tout ce qu’une première lecture peut encore nous laisser à explorer.
Une nuance à ne pas négliger si l’on veut que l’humain et la machine continuent à faire bon ménage.
Stephen King – Nuit noire, étoiles mortes – p. 373, 381, 382, 394, 395, 397 – Éditions Albin Michel.


Article original de (c) Frédéric Barbas, tous droits réservés
Recherche documentaire, infographie et vidéo réalisées en collaboration avec des IA.
FAQ
Quel est l’apport principal de l’IA dans l’apprentissage de l’écriture et l’analyse littéraire ?
L’intelligence artificielle ne peut pas faire d’un lecteur un bon écrivain d’un coup de baguette magique. En revanche, son intérêt majeur réside dans sa capacité à repérer les techniques narratives dans un texte, aidant ainsi à observer de plus près la mécanique des grands écrivains. Elle permet de combler l’écart entre l’effet émotionnel ressenti à la lecture et le mécanisme technique précis qui le produit. Cependant, l’IA ne fournit qu’une proposition de lecture destinée à nourrir la réflexion ; la maîtrise réelle et l’acquisition d’un véritable savoir-faire exigent un apprentissage actif et une pratique personnelle qu’aucune machine ne peut remplacer.
Comment Stephen King parvient-il à instaurer le suspense dans sa nouvelle Bon ménage dès l’introduction ?
Stephen King commence par lancer un « hameçon » narratif fort en annonçant d’emblée qu’une découverte majeure va avoir lieu dans un garage. Mais au lieu de dévoiler immédiatement le contenu de cette découverte, il retarde la révélation en consacrant une dizaine de pages à la description des vingt-sept années de mariage heureux et sans nuage de son personnage, Darcy, avec son mari Bob. En installant de manière aussi solide les certitudes de Darcy, King amplifie la tension dramatique et prépare le terrain pour le basculement à venir.
De quelle manière Stephen King utilise-t-il les objets et tracas du quotidien pour faire progresser son récit ?
Pour conduire Darcy vers sa terrible découverte dans le garage, King n’utilise aucun événement extraordinaire ou soupçon soudain. Il s’appuie au contraire sur une simple contrariété banale du quotidien : une télécommande de télévision qui tombe en panne de piles, combinée à une absence de piles AA de rechange dans le placard de la cuisine. En se servant de ce désagrément ordinaire auquel tout lecteur peut s’identifier, King fait en sorte que le quotidien lui-même guide naturellement le personnage vers l’impensable, rendant l’enchaînement des faits d’autant plus invisible et réaliste.
Quelles limites de l’IA l’article met-il en évidence concernant l’analyse de texte ?
L’article souligne la tendance de l’IA à l’extrapolation prématurée. Interrogée sur les premiers passages, l’IA a anticipé le déroulement de l’histoire en évoquant d’emblée un « secret », une « menace imminente » ou une « catastrophe » à venir. Bien que plausibles, ces déductions n’étaient pas encore vérifiables à ce stade de la lecture. Formulées avec assurance, de telles extrapolations risquent de tromper le lecteur en se faisant passer pour des faits établis. L’IA peut également se révéler trop vague (en utilisant un mot global comme « catastrophe ») là où l’analyse humaine capte avec précision la nuance narrative de King, comme l’expression « l’éclat hideux du plausible ».
Quelle nuance psychologique essentielle concernant le personnage de Darcy a échappé à l’analyse de l’IA ?
L’IA est passée à côté d’une subtilité cruciale dans l’attitude de Darcy. Darcy n’est pas naïve au point de croire qu’elle sait absolument tout sur son mari après vingt-sept ans de mariage ; elle reconnaît qu’on ne peut pas tout savoir. Cependant, sa certitude réside dans le fait de penser qu’ils connaissent l’un de l’autre « le plus important ». C’est cette nuance psychologique précise — le fait d’accepter des zones d’ombre chez l’autre tout en se trompant lourdement sur leur gravité — qui rend son personnage profondément crédible et sa désillusion tragique. Ce manque de finesse de l’IA montre que l’analyse humaine reste irremplaçable pour décoder l’épaisseur psychologique d’un récit.
Une fois que Darcy fait une découverte suspecte dans le garage, comment Stephen King prolonge-t-il l’attente du lecteur ?
Lorsque Darcy découvre sous l’établi un coffret contenant des éléments dérangeants (des cartes plastifiées dont une carte de donneur de sang de Marjorie Duvall), King ne donne pas d’explication immédiate. Il se contente de présenter des faits bruts et cliniques (des noms, des dates d’il y a trois mois). Au lieu de précipiter l’action en multipliant les obstacles physiques, King laisse simplement le temps à la mémoire de Darcy de faire le lien avec des souvenirs enfouis, comme un visage aperçu aux informations télévisées. C’est cette transition psychologique progressive qui détruit les dernières digues mentales du personnage et maintient le lecteur dans une attente insoutenable.




