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Analyser les techniques d’écriture de Maupassant avec l’IA

techniques d’écriture de Maupassant

Sommaire

On peut imaginer combien il est pratique pour un auteur, surtout s’il débute dans son art, de passer par l’IA afin de saisir comment un écrivain qu’il apprécie parvient à bâtir son récit. Mais identifier les ficelles utilisées et savoir à quel moment les actionner sont deux choses différentes, surtout si l’intelligence artificielle n’en comprend pas correctement le fonctionnement ou les effets. Pour mesurer ce que la machine peut apporter à l’humain – ou la façon dont elle peut involontairement l’induire en erreur –, je lui ai soumis La Main, de Maupassant.

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Peut-on apprendre à écrire avec Maupassant grâce à l’IA ?

Imiter pour mieux penser par soi-même

Il est plus que tentant, dès lors que nous disposons de l’IA, d’en éprouver l’efficacité pour progresser dans notre écriture. Avant la machine et ses prouesses, il était naturel d’étudier nos maîtres littéraires par nous-mêmes, en nous évertuant à percer les secrets qui faisaient d’eux ces modèles dont nous rêvions de nous inspirer. Les imiter plus ou moins consciemment faisait – et fait toujours – partie de ce processus d’appropriation. Puis nous nous émancipions peu à peu de leur influence pour affirmer notre propre style. Il reste dans cette pratique des vertus que ne saurait remplacer la plus puissante des IA, notamment cet indispensable apprentissage : savoir penser par soi-même.

L’aide de l’IA ne remplace pas la persévérance

À présent que l’IA nous aide à repérer des mécanismes narratifs que nous n’aurions peut-être pas su identifier par le passé – ou alors en y consacrant bien plus de temps –, il ne s’agit pas de délaisser cette part de recherche pour s’en remettre entièrement à une analyse clé en main. Surtout pas : nous risquerions d’y perdre cette persévérance que nourrit justement la recherche. En revanche, confronter ce qu’elle relève chez un auteur à nos propres observations a de fortes chances d’être enrichissant, jusque dans les différences qui apparaissent entre les deux lectures d’un même texte.

Quand Maupassant prend l’affaire en main

Dans La Main, Maupassant fait raconter au juge Bermutier une étrange affaire survenue lorsqu’il exerçait ses fonctions à Ajaccio. Il y avait fait la connaissance de Sir John Rowell, un Anglais solitaire qui conservait, enchaînée au mur de son salon, une main humaine desséchée dont il disait qu’elle avait appartenu à l’un de ses ennemis. Après quelques visites, Bermutier cessa de fréquenter l’homme et une année passa sans événement notable. Jusqu’au matin où Rowell fut retrouvé étranglé. La main avait disparu, sa chaîne était brisée et l’un de ses doigts se trouvait entre les dents du mort. Trois mois plus tard, après que Bermutier eut rêvé de cette main courant dans sa chambre, elle fut retrouvée sur la tombe de l’Anglais, privée précisément du doigt arraché lors du meurtre. Quant à savoir ce qui s’était réellement passé, le juge ne pouvait proposer qu’une explication.

La demande faite à l’IA

Pour que cette confrontation soit concrète, j’ai simplement demandé à l’IA : « Je suis un auteur débutant et je viens de lire la nouvelle La Main, de Guy de Maupassant. J’aimerais m’en inspirer pour écrire moi-même une nouvelle fantastique, sans bien sûr l’imiter. Qu’est-ce que je devrais retenir de sa manière de raconter et essayer d’appliquer à ma propre écriture ? » Pour que ma question demeure ouverte, je ne lui ai indiqué aucun procédé particulier à analyser ni attiré son attention sur certains passages. À elle de décider ce qui, dans le texte de Maupassant, méritait d’être retenu et transmis à un apprenti auteur.

Quand l’IA généralise ce que Maupassant fait dans un texte précis

Une analyse trop large de l’IA

À première vue, la réponse est plutôt convaincante. L’IA relève l’ancrage réaliste de la nouvelle, l’importance accordée à la main comme objet concret, le maintien d’une part d’inexplicable ou encore le soin apporté à la préparation du récit. Autant d’éléments qu’un auteur débutant peut utilement observer chez Maupassant. Pourtant, un détail attire l’attention : alors que ma question portait précisément sur La Main, l’analyse élargit plusieurs fois son champ aux « récits fantastiques de Maupassant » ou aux « analyses stylistiques des nouvelles fantastiques de Maupassant ».

Ce qu’une recherche trop diluée provoque

Ce changement d’échelle pourrait paraître anodin. Il ne l’est plus lorsqu’on cherche à comprendre ce que fait un écrivain dans un texte particulier. Un procédé fréquent dans plusieurs de ses nouvelles ne s’applique pas nécessairement à chacune d’elles. À vouloir reconnaître les caractéristiques du fantastique chez Maupassant, on risque de décrire assez justement son univers tout en devenant moins précis sur la façon dont La Main est construite.

Ce que l’IA ne dissocie pas toujours, c’est l’examen d’une nouvelle précise de ce qui caractérise plus largement le corpus fantastique de Maupassant. Ce glissement introduit des interprétations qui nous éloignent de ma question initiale. Ainsi, l’IA explique qu’à mesure que la tension monte, les phrases se raccourcissent, les interrogations se multiplient et le rythme devient plus haletant. Pris isolément, le conseil paraît judicieux. Le texte de Maupassant invite cependant à davantage de nuance.

La curiosité n’est pas le suspense

Lorsque Sir John Rowell s’installe près d’Ajaccio, sa seule présence suffit d’abord à exciter la curiosité. « Bientôt, tout le monde s’occupa de ce personnage singulier », raconte Bermutier. L’Anglais vit seul, parle peu, chasse, pêche et s’exerce quotidiennement au tir. Il n’en faut pas davantage pour que « des légendes se fassent autour de lui » : personnage politique en fuite pour les uns, auteur d’un crime épouvantable pour les autres. À ce moment du récit, la main desséchée que Rowell conserve chez lui n’a même pas encore fait son apparition.

Quand Maupassant fait le contraire de ce que l’IA relève

La montée en tension en question

Bermutier finit par rencontrer l’Anglais et découvre à son tour son étrangeté, jusque dans cette main humaine enchaînée au mur de son salon. Pourtant, après plusieurs visites, lui aussi cesse de le fréquenter : « Puis je n’y allai plus. » Plus remarquable encore, l’homme qui avait alimenté toutes les conversations finit par ne plus intéresser personne : « On s’était accoutumé à sa présence ; il était devenu indifférent à tous. »

Maupassant laisse ainsi s’épuiser une curiosité qu’il avait d’abord portée très haut. Autour de Rowell comme chez Bermutier, l’étrangeté s’émousse avec l’habitude. Puis le temps achève d’éloigner l’Anglais des préoccupations de chacun : « Une année entière s’écoula. »

Il faut noter ici qu’à un peu plus des deux tiers du texte, la montée en tension évoquée par l’IA ne se vérifie pas : l’intérêt du récit repose jusqu’alors sur une succession de faits qui interpellent le lecteur et entretiennent sa curiosité sans pour autant le tenir en haleine. Les quatre pages restantes vont certes densifier l’étrangeté, mais guère modifier la trajectoire du récit. Plutôt que de miser sur le suspense, Maupassant retient l’attention par des éléments intrigants qui renforcent le caractère insolite de La Main.

La distinction est importante pour un auteur débutant, car elle revient à orienter différemment l’attention du lecteur. Celui-ci ne se demande plus tant « que va-t-il arriver ? » que « qu’est-ce qui a bien pu se passer ? ». Dans le premier cas, il se projette vers un événement à venir ; dans le second, il revient sur un événement déjà accompli pour tenter d’en comprendre les circonstances. Les moyens employés pour retenir son attention ne seront donc pas les mêmes.

Revenir au texte pour éprouver l’analyse de l’IA

Le recentrage de l’IA

Cette différence m’a conduit à réinterroger l’IA : pourquoi n’avait-elle pas plus distingué la mécanique propre à La Main du fantastique de Maupassant en général ? Sa « tendance à mélanger » les deux serait due au fait de m’être présenté comme un auteur débutant pour lequel elle aurait privilégié une « logique pédagogique » en tirant de la nouvelle des principes transposables à d’autres récits. Soit.

Elle ajoute que les analyses critiques sur lesquelles elle s’est appuyée traitent souvent La Main parmi d’autres textes de Maupassant, ce qui l’a fait « naturellement glisser vers des généralités sur son œuvre fantastique ». Ces recommandations, valables pour l’écriture d’une nouvelle fantastique, ne nous renseignent pourtant pas sur la façon spécifique dont Maupassant construit La Main.

Invitée alors à se recentrer strictement sur La Main, l’IA propose de « travailler une description progressive de l’objet inquiétant, en allant du général au détail macabre, pour faire monter la peur chez le narrateur et le lecteur ».

Quand un même élément change de fonction dans le récit

Sur le premier point, sa lecture correspond au texte. D’abord désignée comme « une chose étrange », la main se dévoile peu à peu : noire et desséchée, les ongles jaunes, les muscles à nu, des traces de sang ancien sur les os coupés net, jusqu’aux tendons et aux lanières de peau qui retiennent ses doigts. Bermutier la qualifie lui-même d’« affreuse à voir ». Mais rien n’indique que cette progression fasse monter sa peur : il va même jusqu’à toucher ce « débris humain ». La description rend la main toujours plus macabre, mais n’en fait pas encore une menace. Pas de quoi déposer une main courante. Pour l’instant.

Ce n’est qu’à la mort de Rowell, étranglé, « le cou percé de cinq trous qu’on aurait dit faits avec des pointes de fer », que le commentaire du médecin ayant examiné son cadavre semble faire basculer la main du statut de trophée morbide à celui de phénomène inquiétant : « On dirait qu’il a été étranglé par un squelette. » C’est à ce moment précis, en s’apercevant de la disparition de « l’horrible main d’écorché », que le juge sent un frisson le parcourir. Le membre mutilé, jadis exposé, devient, par son absence conjuguée à la strangulation, une menace qui ne dit pas son nom. Un même élément peut donc changer de fonction au cours d’un récit et, par là même, modifier l’effet qu’il produit sur le lecteur.

Une explication peut-elle laisser subsister l’inexplicable ?

Une fin rationnelle ou fantastique ?

Si l’IA a pu se montrer imprécise, voire ne pas saisir toute l’étendue de ma première demande, elle a en revanche souligné que Maupassant fournissait une explication rationnelle à la fin tout en laissant subsister une part d’inexplicable. C’est une manière élégante de donner une portée supplémentaire à la chute d’une nouvelle d’une petite quinzaine de pages. Elle peut notamment intéresser les auteurs qui affectionnent les dénouements ne se contentant pas de laisser un récit sans explication, mais en proposant une qui met en scène son insuffisance.

Après avoir achevé son récit, Bermutier s’en tient à un constat factuel dont Maupassant se sert pour amorcer une fin habile : « Voilà, Mesdames, mon histoire. Je ne sais rien de plus. » Les femmes qui composent son auditoire, pâles et frissonnantes, protestent : « Mais ce n’est pas un dénouement cela, ni une explication ! Nous n’allons pas dormir si vous ne nous dites pas ce qui s’est passé selon vous. »

Comment Maupassant crée des lecteurs par procuration

Les femmes jouent par procuration le rôle du lecteur, qui lui aussi aimerait avoir des certitudes. Mais l’écrivain les lui refuse sans se dérober tout à fait. Le choix du juge Bermutier est ici particulièrement inspiré. Avant de conter son histoire, il prévient qu’au « surnaturel », il préfère « l’inexplicable ». Il restera fidèle à cette position jusqu’au bout : chercher une cause rationnelle n’oblige pas à prétendre que tout peut être expliqué. Il ne répond donc qu’en partie à l’attente de ces dames lorsqu’il leur déclare, en souriant sévèrement :

« Oh ! moi, Mesdames, je vais gâter, certes, vos rêves terribles. Je pense tout simplement que le légitime propriétaire de la main n’était pas mort, qu’il est venu la chercher avec celle qui lui restait. Mais je n’ai pu savoir comment il a fait, par exemple, c’est là une sorte de vendetta. »

Une femme répond : « Non, ça ne doit pas être ainsi. »

Et Bermutier conclut : « Je vous avais bien dit que mon explication ne vous irait pas. »

Sur ce point, l’IA avait donc vu juste : le rationnel ne gomme pas toutes les traces de l’inexplicable. Mais le retour au texte révèle un mécanisme plus subtil. En avançant une hypothèse insuffisante, Maupassant met en scène l’insatisfaction qu’elle provoque. Pour un auteur débutant, la nuance est précieuse : une chute peut apporter une réponse sans pour autant refermer complètement le récit. Chez Maupassant, une zone d’ombre ne vient pas contredire la réponse donnée ; c’est précisément ce qui l’empêche de devenir définitive.

Maupassant

Le texte comme ultime arbitre

Au bout du compte, l’expérience nous ramène à notre point de départ tout en le précisant. Identifier un procédé chez un écrivain ne suffit pas si on ne comprend pas comment et à quel moment il agit. Encore faut-il observer l’effet qu’il produit et la façon dont celui-ci évolue au fil du récit. L’IA peut enrichir cette perception d’ensemble, mais le texte reste notre meilleur arbitre.

C’est peut-être là que son apport devient le plus intéressant pour un auteur débutant. Non lorsqu’elle lui livre une lecture à adopter, mais lorsqu’elle lui en propose une à éprouver. Revenir au texte, confronter ses observations à celles de la machine, déterminer quand elles se rejoignent ou divergent : le travail qui reste à accomplir n’est pas ce qui limite l’intérêt de l’outil, mais ce qui l’inscrit dans notre propre réflexion. Décomposer l’écriture des autres pour en comprendre les mécanismes, c’est aussi apprendre peu à peu à mieux construire la nôtre.

Article original de (c) Frédéric Barbas, tous droits réservés
Recherche documentaire, infographie et vidéo réalisées en collaboration avec des IA.

FAQ

Quel était l’objectif de l’expérience d’analyse littéraire menée avec l’IA ?

L’expérience visait à mesurer ce que l’IA peut apporter à un auteur débutant — ou la manière dont elle peut l’induire en erreur — lorsqu’il cherche à comprendre comment un grand écrivain bâtit son récit. Pour cela, une question ouverte a été posée à la machine au sujet de la nouvelle La Main de Maupassant, afin de voir quels procédés elle retiendrait d’elle-même pour les transmettre à un apprenti écrivain.

Pourquoi l’IA a-t-elle tendance à généraliser au lieu de se concentrer sur l’œuvre analysée ?

Au lieu de se restreindre strictement à La Main, l’IA a élargi ses observations aux caractéristiques générales des récits fantastiques de Maupassant. Interrogée sur ce glissement, elle a justifié son approche par une « logique pédagogique » adaptée à un débutant et par le fait que les analyses critiques dont elle s’inspire regroupent souvent cette nouvelle au sein du corpus global de l’auteur.

Quelle distinction le texte établit-il entre la curiosité et le suspense ?

Alors que l’IA affirmait que la tension dramatique s’accompagnait d’un rythme accéléré, l’analyse de la nouvelle montre que Maupassant laisse d’abord s’épuiser la curiosité des personnages et du lecteur avant le drame. L’intérêt ne repose pas sur le suspense (« que va-t-il arriver ? »), mais sur la présence d’éléments insolites qui incitent plutôt le lecteur à se demander « qu’est-ce qui a bien pu se passer ? »

Comment la fonction de la main desséchée évolue-t-elle au cours du récit ?

La description de la main gagne progressivement en détails macabres sans pour autant susciter la peur chez le narrateur, restant au départ un simple objet de curiosité morbide accroché au mur. Ce n’est qu’au moment du meurtre de Sir John Rowell et de la disparition du membre mutilé que celui-ci change de fonction pour devenir une menace inquiétante.

Comment Maupassant gère-t-il la fin de sa nouvelle entre explication rationnelle et inexplicable ?

L’IA a correctement souligné que Maupassant propose une explication rationnelle tout en laissant subsister une part d’inexplicable. Par la voix du juge Bermutier, l’auteur avance l’hypothèse d’une vendetta menée par le propriétaire de la main, mais il met en scène l’insatisfaction causée par cette réponse insuffisante, démontrant qu’une chute peut apporter une explication sans pour autant refermer la zone d’ombre du récit.

Quelle est la conclusion majeure sur l’utilité de l’IA pour l’apprentissage de l’écriture ?

L’apport de l’IA n’est pas de fournir une analyse « clé en main » ou une lecture définitive à adopter, mais d’offrir une interprétation à éprouver en revenant directement au texte. La machine ne saurait remplacer l’apprentissage fondamental qui consiste à penser et à décomposer soi-même les mécanismes des grands textes.

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